La Discothèque Idéale
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Splash / 22-06-2000

 
 L'homme, qui n'a pas par nature d'amitié particulière pour les militaires surtout en temps de guerre, prend aujourd'hui le temps de s'arrêter sur deux d'entre eux.

D'un coté le général Jacques Massu, de l'autre, le général Marcel Bigeard. Tous deux ont "fait" l'Algérie. C'est ce qui les rapproche. C'est aussi ce qui aujourd'hui les différencie.

Le général Massu reconnaît et exprime ses regrets. Le général Bigeard nie tout en bloc et s'insurge. De quoi s'agit-il ?

De torture.

Le 20 juin, en première page du Monde, une ancienne "Fellagha", Louisette Ighilahriz, témoigne. Capturée par l'armée française, le 28 septembre 1957, cette jeune kabyle de 20 ans, à l'époque, est transférée, grièvement blessée, à l'état-major de la 10éme division parachutiste de Massu. Elle y passera trois mois "allongée nue, toujours nue" pratiquement torturée sans interruption jusqu'à fin décembre 1957. Elle doit sa vie sauve à un inconnu, qui la transférera en prison, la soustrayant à ses tortionnaires. Cet inconnu, elle n'en connaît que le nom : Richaud, et la fonction : médecin.

Un juste. Un juste en enfer.

Depuis 40 ans, elle le cherche : "Je ne veux qu'une chose : lui dire merci. Juste pouvoir dire merci à cet homme ".

Interrogatoire prolongée, méthode de coercition, procédés spéciaux. Les euphémismes se suivent pour qualifier les pratiques de cette guerre qui n'eut jamais le droit d'en porter le nom.

Ce n'était pas de la torture et ce n'était pas une guerre. C'est Louisette qui va être contente d'apprendre ça, déclarée handicapée motrice à la suite de ses blessures et des tortures qu'elle a subies.

Pourtant dés le 13 mars 1957 Hubert Beuve-Mery dans le Monde prévient :"Dés maintenant, les Français doivent savoir qu'ils n'ont plus tout à fait le droit de condamner dans les mêmes termes qu'il y a 10 ans les destructions d'Oradour et les tortionnaires de la Gestapo".

Quelques semaines plus tôt, Pierre-Henri Simon, écrivain catholique publiait un livre : "Contre la torture".

Jusqu'à la fin du conflit en 1962, des journaux comme l'Express, l'Humanité, Témoignage Chrétien, France Observateur, le Canard Enchaîné et le Monde, parleront de la torture aux prix d'une répression judiciaire permanente.

En février 1958, Jérôme Lindon, responsable des Éditions de Minuit, est menacé d'inculpation pour "participation à une entreprise de démoralisation de l'armée ayant pour objet de nuire à la défense nationale".

Son crime ? Avoir publié "La question" d'Henri Alleg, journaliste communiste victime de la torture.

En 1971, le général Massu lui-même publie "La vraie bataille d'Alger" où il assume la responsabilité d'un large usage de la torture par ses subordonnés.

Est-ce la même bataille d'Alger qu'a livrée le général Bigeard?

Lui dénie tout en bloc et parle de "tissu de mensonges" dont le but est " de démolir tout ce qu'il y a de propre en France".

Propre ? C'est du propre, en effet. L'homme n'a pas la même vision de la propreté que le général Bigeard.

Michel Enau, président de l'association des anciens combattant parachutistes d'Algérie exprime lui aussi "son désaccord".

Et Bigeard de surenchérir dans le monde "tout est faux, c'est un mensonge".

Le témoignage du général Massu diverge pourtant en tout point dans le même papier du Monde.

"-Quand je suis arrivé en Algérie en 1955, je me souviens d'avoir vu le général Bigeard interroger un malheureux avec la gégène. Il m'a dit : On faisait déjà cela en Indochine, on ne va pas s'arrêter ici !"

Il poursuit : "Le principe de la torture était accepté…Les civils, membres du gouvernement, trouvaient cela très bien. "

À cette époque, le président du conseil, le socialiste Guy Mollet, obtient des députés le vote de "pouvoirs spéciaux" et charge l'armée de rétablir l'ordre dans la capitale algérienne. Le principe de la torture se généralise. La gégène, la baignoire et la "corvée de bois", l'exécution des suppliciés, sont monnaie courante et couvertes par les plus hautes autorités de la république.

Le général Massu a, lui, très bien connu le commandant Richaud, le juste. Médecin chef de la 10 éme division parachutiste :

"C'était un homme de grande qualité, un humaniste…Je suis resté en relation avec lui jusqu'à sa mort, il y a un an et demi..."

La mort du juste et tout est dit? Pas tout à fait. L'homme regarde son pays et son passé avec amertume.

La guerre n'excuse pas tout, elle ne peut excuser l'inexcusable, cet abandon par l'État des plus élémentaires principes de libertés publiques.

L'homme reprend l'expression du philosophe Paul Ricoeur:

" Le travail de mémoire". Ce passé, cette histoire qui doit être dite, écrite et transmise de génération en génération. Contre l'oubli. L'oubli qui fait que les erreurs et les horreurs reviennent.

L'homme aura une dernière pensée pour le général Massu qui ,lui non plus, ne peut pas oublier, ne veut pas oublier.

"Quand je repense à l'Algérie, cela me désole. Non, la torture n'est pas indispensable en temps de guerre, on pouvait très bien s'en passer. On aurait pu faire les choses différemment en Algérie."

Cela n'excuse rien. Mais c'est au moins c'est une reconnaissance courageuse des faits. Des remords et de regrets de général. Ce n'est pas tous les jours. Si c'était, d'un coup de remords magiques, la fin de la torture, l'homme se lèverait bien plus heureux le matin.

 

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